Comment l'art politique émerge comme l'affaire de tous...

Description

L’art d'administrer les cités.

‘Où l'on découvre que !'Athénien moyen existe’

 Sur l’organisation sociale de l’action collective


«  … Un jour, nous raconte Platon, Protagoras conta à Socrate un bien beau mythe : il arriva qu'Épiméthée, chargé par Zeus de distribuer équitablement les différentes qualités et aptitudes permettant aux animaux de survivre et de lutter entre eux à armes à peu près égales, oublia l'homme dans sa distribution. Pour réparer sa bévue, son frère Prométhée vola le feu aux dieux et en fit cadeau à la race humaine. Celle-ci put alors appliquer l'intelligence ainsi acquise à l'invention des arts et des techniques. Mais, ce qui lui manquait toujours, ce que la possession du feu ne pouvait lui donner, c'est l'intelligence politique,l'art d'administrer les cités’.


Zeus, voyant que la race humaine était menacée de disparition pour cette raison, se décida à intervenir. Il envoya Hermès porter aux hommes « le sentiment de l'honneur et celui du droit », base de l'art politique. Mais il introduisit une innovation capitale dans la manière de répartir l'art politique entre les hommes. Pour tous les autres arts ou techniques, telle la médecine par exemple, les dieux ont jugé suffisant de former un petit nombre de spécialistes. Chacun de ces spécialistes est chargé de répondre aux besoins des autres hommes qui demeurent  ignorants et incompétents pour ce qui est de la technique ou de l'art concerné. Mais, quand Hermès demande à Zeus des instructions sur la manière dont il doit effectuer la distribution des compétences - faut-il procéder à la manière habituelle et à qui faut-il donner la compétence politique? -, Zeus répond que «tous indistinctement», dans la cité, doivent recevoir cette compétence, sans quoi il n'y aurait pas de cité. Protagoras tire la conclusion logique de cette réponse : la politique n'est pas affaire de spécialistes, comme l'est la médecine, par exemple, mais de tout homme, et particulièrement de tout Athénien.


L'historiette de Protagoras représente un événement capital de la pensée grecque, et sans doute de la pensée humaine tout court. Pour la première fois, un Grec affirme ouvertement que tout homme - en fait, tout Athénien - est capable de se forger une opinion politique, et est fondé à en faire part. La politique n'est pas l'affaire des spécialistes, ou des spécialistes seuls. Ce que les Tragiques n'ont jamais dit, faute de le penser (sans doute), Protagoras le dit : il y a une raison à l'existence de la démocratie athénienne. Des affirmations de ce genre sont rarissimes dans la pensée grecque, avant ou après Protagoras, et complètement noyées dans le concert assourdissant d'affirmations contraires sur l'incapacité politique populaire. En ce qui concerne l'audace de la pensée politique, les Sophistes sont bien seuls au milieu des intellectuels grecs, et - la précision s'impose immédiatement - Protagoras assez isolé au milieu des Sophistes. Foin des « transitions » en la matière. Il s'agit de fulgurance de la pensée, de l'audace d'un moment qu'on va s'employer à noyer (à commencer par Platon) sous des tonnes de dénégations indirectes. Car la thèse de Protagoras a quelque chose de l'incongruité ou de l'indécence qu'on croit pouvoir évacuer d'autant plus facilement qu'on affecte d'en ignorer l'existence.


Personne n'est dupe de l'historiette de Protagoras, ni Protagoras, ni Socrate, ni nous-mêmes : le geste « arbitraire » par lequel Zeus décide d'ouvrir l'ensemble de la race humaine à l'art politique au lieu d'en faire le trésor de quelques rares spécialistes, ce geste a une explication qui se lit en filigrane dans le récit de Protagoras. Déjà pourvus des arts et des techniques, les hommes se sont regroupés dans des cités pour mieux se protéger des bêtes sauvages. Mais, en se regroupant dans des ensembles qui ne sont pas encore des ensembles politiques, ils ont permis à l'« injustice » de prendre place dans leurs rapports mutuels, l'agression humaine remplaçant l'agression des bêtes sauvages. C'est bien pourquoi l'art politique devient nécessaire : pour neutraliser cette agression humaine. Mais on voit la situation de départ : tous les hommes sont « injustes » pour tous les hommes. Or, on ne peut pas être « injuste » tout seul, il faut être au moins deux. Plus exactement, rien n'interdit à la victime d'une injustice de devenir à son tour injuste et il n'y a rien de plus contagieux que cette qualité-là. C'est pourquoi, en matière d'art politique, le recours aux seuls spécialistes n'aurait pas de sens. Il n'y a pas besoin d'être médecin pour être soigné par un médecin. Par contre, le fait d'avoir affaire à quelques « justes » politiques n'expulse pas l'injustice de la cité, si le reste des hommes demeure dans l'injustice. A la diffusion généralisée de l'injustice, seule peut répondre la diffusion généralisée de la justice. Voilà pourquoi l'art politique n'est pas du tout de la même nature que l'art médical ou l'art du charpentier, ou toute autre technè ou sagesse professionnelle : il ne peut pas être l'affaire des seuls spécialistes.


Le geste de Zeus n'a rien d'arbitraire : il ne peut pas procéder autrement, s'il veut réussir son coup. Ce geste « démocratique » lui est imposé par ce que les hommes sont. En d'autres termes, Protagoras nous propose une explication de la genèse de la cité politique qui en dépit de la forme de l'historiette, repose sur le dynamisme interne de la société humaine, non sur une illumination venue de l'extérieur, comme le reflet, par exemple, d'une transcendance divine. Ici, il faut prendre garde à l'ordre, qui n'est sans doute pas innocent, dans lequel Protagoras nous dit que les hommes ont progressivement constitué leur bagage de culture et de civilisation après qu'ils ont reçu le don du feu. Il y a eu d'abord la religion, ensuite la langue, enfin les techniques de la vie matérielle (habitation, vêtements, chaussures, aliments...). C'est au terme de cette évolution que se pose le problème des bêtes sauvages, de la cité, de l’art politique. On observera donc que, lorsque l'injustice apparaît parmi les hommes, ces derniers sont depuis longtemps en possession de la religion et que celle-ci n'a en rien freiné l'émergence de l'injustice. On ne saurait mieux dire qu'il ne suffit pas d'avoir le sens du sacré pour construire une cité juste… »

 Y Barel, « La quête du sens, comment l’esprit vient à la cité », Ed du Seuil, 1987, p.138 – 9


 

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Yves Barel
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