Description

L’épistémologie étant définie comme l’étude de la constitution des connaissances valables (Piaget, 1967), un paradigme épistémologique désigne un ensemble de croyances (ou hypothèses) partagées par une communauté académique relatives à trois grandes questions (Le Moigne, 2007, p. 6) :

1) qu’est-ce que la connaissance ? (question gnoséologique)

2) comment est-elle constituée ou engendrée ? (question méthodologique)

3) comment apprécier sa valeur ou sa validité ?


A la différence des épistémologies constructivistes, les épistémologies positivistes et réalistes sont indissociablement liées à une autre catégorie d’hypothèses qui les fondent, portant sur la question ontologique, à savoir la question : qu’y a t il à connaître ? Ces deux épistémologies ont en commun de postuler qu’il existe un réel indépendant et antérieur à son observation par des humains, qu’on pourrait appeler LE réel.

Les épistémologies constructivistes quant à elles ne postulent pas l’existence d’un tel réel et, pour des raisons expliquées ci-dessous, elles n’ont pas à prendre position sur cette question. Dans les épistémologies constructivistes, la connaissance est considérée comme la recherche de manières de se comporter et de penser qui conviennent au flux de l’expérience, et non pas comme la recherche de la représentation iconique d’une réalité ontologique (von Glasersfeld, 1988, p. 41).


Le paradigme épistémologique constructiviste pragmatique (PECP) vient du constructivisme radical tel que conceptualisé par von Glasersfeld à partir des travaux de G. Vico, J. Piaget et du philosophe pragmatiste W. James notamment. Ces travaux ont été prolongés et développés par J.L. Le Moigne sous les appellations « paradigme épistémologique constructiviste radical » (1995, 2001, 2002, 2007), et « paradigme épistémologique constructiviste téléologique » (Le Moigne, 2001). Il peut aussi être qualifié de pragmatique, en raison de son lien étroit avec la philosophie pragmatiste. Celui-ci se manifeste notamment à travers les critères utilisés pour, dans ce paradigme épistémologique, apprécier la valeur des connaissances.


Hypothèse d’ordre gnoséologique du PECP : l’expérience humaine de réels est connaissable. Dans le processus de connaissance, il y a interdépendance entre le sujet connaissant et le phénomène étudié (von Foerster, 1981). Autrement dit, la connaissance que le chercheur élabore sur le phénomène dépend du chercheur, de son projet, de son histoire, etc.

La vigilance précautionneuse des théoriciens du PECP à ne pas prétendre mettre au jour des propriétés ontologiques des phénomènes étudiés vient de l’hypothèse gnoséologique ci-dessus. En effet, sous cette hypothèse, nul ne peut jamais prétendre connaître rationnellement autre chose que l’expérience de réels (Glasersfeld, 2001).

Pour autant, contrairement à ce qui a souvent été affirmé par les détracteurs du PECP, le PECP ne nie pas la possibilité d’existence de réels ayant une essence indépendante de l’observateur qui cherche à les décrire. De fait, dans les travaux fondateurs de Piaget (1967), qui a introduit l’expression « épistémologies constructivistes », cet auteur a précisé que « le propre d’une épistémologie constructiviste qui relie la connaissance à l’action est de situer sur les mêmes plans multiples le sujet et l’objet, leurs séparations n’étant que de méthode et pour ainsi dire provisoire. » (1967, p. 1265). Piaget et Garcia (1983, p. 30) proposent que l’expérience d’un phénomène est « toujours le produit de la composition, entre une part fournie par les objets, et une autre construite par le sujet ». Il en résulte que dans les épistémologies constructivistes conceptualisées dans la lignée des travaux fondateurs de Piaget, et donc notamment dans le PECP, il n’est pas exclu que le phénomène étudié existe indépendamment du chercheur qui l’étudie. Il convient toutefois de noter qu’une telle indépendance entre le chercheur et le phénomène étudié n’est pas incompatible avec 1) l’idée que la représentation du phénomène est construite par le chercheur, et 2) le phénomène lui-même ainsi que la façon dont il est décrit à un instant donné peuvent dépendre respectivement de la société (histoire, langage, culture, institutions…) dans laquelle il prend place ainsi que de celle dans laquelle le chercheur est inscrit.


Hypothèses relatives au statut des connaissances et à leur évaluation

Dans le PECP, les connaissances ont le statut d’hypothèses plausibles. En vertu de l’hypothèse gnoséologique ci-dessus, « connaître » ne signifie pas posséder des représentations vraies de la réalité. Dans le PECP, « connaître » signifie disposer de manières et moyens d’agir et de penser qui permettent d’atteindre les objectifs que l’on se trouve avoir fixés (von Glasersfeld, 2001, p. 9). Il en résulte que l’évaluation des connaissances s’effectue en termes de leur adaptation fonctionnelle (functional fit) et de la viabilité des procédures qu’elles fournissent (von Glasersfeld, 2001, p. 9).  

Les principes directeurs à respecter dans l’élaboration de connaissances sont essentiellement un comportement éthique, une quête réflexive obstinée de rigueur, et l’explicitation détaillée du processus mis en œuvre (Le Moigne, 1995, 2007 ; Avenier, 2010). Ces principes peuvent être considérés comme étant au cœur de toute démarche scientifique quel que soit le paradigme épistémologique dans lequel elle est menée.


Le PECP diffère du paradigme épistémologique constructiviste conceptualisé par Guba et Lincoln (Avenier, 2011). En effet, Guba et Lincoln (1989, 1998) postulent une hypothèse fondatrice d’ordre ontologique qu’ils qualifient d’ontologie relativiste. Celle-ci pose qu’il n’existe pas de réel ayant une essence indépendante de l’observateur qui cherche à le décrire, mais de multiples réels socialement construits, et que ceux-ci ne sont pas gouvernés par des lois naturelles, causales ou d’autre sorte (Guba et Lincoln, 1989, p. 86). Autrement dit, ce paradigme épistémologique constructiviste postule le caractère relatif de ce qui existe.  


Selon les hypothèses fondatrices du PECP, la confrontation aux phénomènes étudiés est médiatée par les perceptions du chercheur qui sont considérées comme étant influencées par son projet de recherche, sa culture, son histoire, etc. Autrement dit, la connaissance élaborée par un chercheur n’est pas indépendante du chercheur. Toutefois, sur ce point, deux précisions sont à souligner. D’une part, le fait que la connaissance dépende du chercheur et de son projet de connaissance n’empêche pas ce chercheur de prendre comme hypothèse de travail que le phénomène qu’il étudie existe indépendamment de lui en tant que sujet individuel, même si, dans le même temps, il admet que ce phénomène est socialement construit. D’autre part, cette dépendance du chercheur est tempérée par le fait que la connaissance est reliée à l’action, comme le souligne la citation de Piaget (1967, p. 1265) rappelée plus haut. Ces deux points rendent possible, dans une perspective pragmatique, une mise à l’épreuve des connaissances dans et par l’action. Sur ce point aussi, la posture du PECP diffère radicalement de la posture relativiste du paradigme constructiviste selon Guba et Lincoln (1989, 1998).


Références

  • Le Moigne, J.-L. (2001). Le Constructivisme, Tome 1: Les Enracinements. Paris: L’Harmattan.


 

Nous remercions Marie-José Avenier pour la rédaction de cette entrée.
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