‘Le génie du tiers’ dans la médiation sociale

Description

Un vieux et riche marchand du Sud possédait un caravansérail, des champs de pois chiches, un atelier de tissage et un troupeau de onze chameaux. Se sentant décliner, il convoqua le sage du village, qui faisait office de scribe et de notaire, et lui dicta son testament, afin de répartir équitablement ses biens entre ses trois fils. Puis, l'esprit en paix, il vaqua encore quelque temps à ses occupations, jusqu'à ce que la mort vienne le cueillir en plein sommeil.
Ses trois fils, qui avaient pour lui beaucoup de respect et d'affection, se lamentèrent d'abord beaucoup. Puis ils convinrent qu'il leur fallait réorganiser leur vie en tenant compte des dernières volontés de leur père. Ils se rendirent donc chez le scribe, qui procéda à la lecture à haute voix du testament. Après toutes les formules de piété et de bénédiction d'usage, le père annonçait sa décision de léguer le caravansérail à son fils aîné, l'atelier au second, les champs au plus jeune, et de répartir le troupeau de chameaux entre les trois, à raison d'une moitié du troupeau pour l'aîné, un quart pour le second et un sixième pour le plus jeune. Après avoir salué l'équité et la sagesse de leur père, les trois fils se livrèrent à l'analyse pratique du partage : tout paraissait clair, à l'exception du partage du troupeau, qui les plongea dans des abîmes de perplexité. Comment répartir en effet un troupeau de onze chameaux à raison de moitié, quart et sixième, alors que le nombre onze n'est divisible ni par deux, ni par quatre, ni par six ? Fallait-il sacrifier des chameaux en les coupant en morceaux ? Les trois frères convinrent que ce serait absurde, et probablement contraire à la volonté de leur père.
Ils se tournèrent alors vers le vieux scribe, qui leur sourit et leur dit : «Je peux résoudre votre problème, et ce, sans vous réclamer aucun paiement, à une condition : c'est que, sous réserve que je respecte les proportions fixées par votre père, vous me laissiez répartir les chameaux dans chaque lot à ma guise. » Trop contents de se voir ainsi tirer d'embarras, les trois fils accueillirent la proposition avec soulagement et remercièrent mille fois le scribe pour son désintéressement. Celui-ci, moins riche qu'eux, n'avait qu'un seul vieux chameau.
Néanmoins, il commença par leur expliquer que, pour les aider, il allait d'abord leur faire cadeau de son bien pourtant rare, et qu'il ajoutait son chameau au troupeau des trois héritiers, dont l'effectif était ainsi porté à douze. Puis il attribua une moitié du troupeau, c'est-à-dire six chameaux, à l'aîné. Il inclut son vieux chameau dans le lot. Ensuite, il isola le quart du troupeau, soit trois chameaux, qu'il offrit au second fils. Enfin, il attribua deux chameaux, soit le sixième du troupeau, au benjamin. L'ensemble de la répartition portait ainsi au total sur onze chameaux (6 + 3 + 2). Il s'exclama alors : « Vous voilà servis, conformément aux volontés de votre père, il ne peut y avoir aucun conflit entre vous, les proportions consignées dans le testament ont été respectées, sur la base d'un troupeau plus grand que celui laissé par votre père. Aucun d'entre vous ne peut donc se sentir lésé. Il s'avère qu'il y a un chameau de trop. Vous conviendrez dans ces circonstances qu'en toute équité ce chameau me revient, puisque cela me permet de récupérer mon bien. » II avait bien sûr pris soin de conserver en dernier le chameau le plus beau. Les trois frères se confondirent en remerciements, heureux d'avoir ainsi réglé une question qui aurait pu devenir un sujet de conflit entre eux, et ce, sans bourse délier.

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