Description

Bien que la téléologie soit entendue comme une discipline scientifique depuis 1728 ("Le traité" de Ch. Wolff), et que Kant l'ait anoblie au statut éminent de "science critique" (à ne pas confondre donc avec la théologie !) dans "La critique de la faculté de juger", 1797 (consacrée pour l'essentiel à l'étude de ce mode de "connaissance réfléchissante" qui est le "jugement téléologique"), la discipline a longtemps eu mauvaise presse dans les cultures scientifique et philosophique : positivismes et scientismes voulaient ignorer cette science qui, par sa seule existence, remettait en question leur dogme fondateur, celui du déterminisme causal et efficient qui caractériserait toutes les lois de la Nature (et donc, ajoutait déjà Descartes, "toutes les choses qui peuvent tomber sous la connaissance des hommes". Les dictionnaires français sont encore laconiques ou prudents, se limitant pour l'essentiel à une définition étymologique banale : "Télos" traduit le grec "fin", et la téléologie sera "l'étude des fins"... Une brève allusion à la théorie des "causes finales" d'Aristote servant de caution à cette incursion qui risque de rappeler au lecteur les discours charlatanesques sur le finalisme.

Ce n'est qu'avec la naissance des "nouvelles sciences de l'information et des systèmes" que la téléologie va réapparaître dans le discours, puis peu à peu, dans la culture scientifique contemporaine. En fondant explicitement la cybernétique naissante sur le concept de "téléologie" (par un article célèbre de 1943 cosigné avec Rosenblueth et M. Gigelow), N. Wiener rejoignant (à son insu, semble-t-il) les grands pragmatistes nord-américains (J. Dewey puis N. Rescher...), va susciter un courant d'attention dont nous bénéficions aujourd'hui. Praticiens et chercheurs perçoivent aisément qu'ils peuvent disposer d'une discipline sans doute encore dans sa gangue sémantique, discipline dont ils expérimentent la légitimité et qu'ils s'efforcent de dégager progressivement des confusions et du verbiage dont elle fut parfois entourée. Heureusement pour eux, les fondations posées par Kant (après Aristote) sont solides (... "Dans la Nature, tout est fin et réciproquement moyen"), et les développements sur les sciences de la cognition comme sur les sciences de la conception nous font progresser dans une voie que décrivait dès 1974 le philosophe et logicien J. Ladrière : "C'est une téléologie qui se construit. Il n'y a pas un télos posé à l'avance, il y a comme un processus d'apprentissage à la faveur duquel une démarche d'abord tâtonnante réussit à dessiner de façon de plus en plus précise son propre cheminement. Processus interne d'auto finalisation".

Qu'on le découvre dans les textes d'H.A. Simon ("Rationality and teleology... the mean is the end...", 1983) ou d'E. Morin ("une auto-éthique, sans fondement, en émergence... qui soit éthique de la compréhension", 1994), et de bien d'autres, la téléologie prend aujourd'hui sa définition usuelle : "Science des processus de finalisation" : comment, en fonctionnant et en se transformant, et en se formant des représentations de leurs comportements (informés, et par là, informant), les systèmes élaborent-ils en permanence leurs propres processus de finalisation ? Certes, ils peuvent parfois s'entendre dans le cas limite des systèmes automatiques, "goal seeking". Mais cette indépendance absolue du but, tenu pour invariant, et du comportement, est-elle fréquente, et est-elle même nécessaire ? Oui dans le cas des systèmes de pilotage automatique... mais leur concepteur ne souhaite-t-il pas qu'il y ait quand même "un pilote dans l'avion" ? Ne doit-il pas alors s'intéresser au caractère auto-éco-finalisateur de ce système complexe qui est l'avion piloté et se pilotant en vol ?

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