Description

Complexité n’est pas synonyme de complication


Cette distinction est fondamentale. Dans le langage courant ces deux termes sont constamment confondus, et cela n’a rien de scandaleux. Mais la réflexion sur la « pensée complexe » deviendrait vite un non-sens si nous n’établissions pas nettement la distinction. La distinction n’est pas seulement formelle, mais marque un progrès dans la conduite de la pensée, donc de l’action.


La complication désigne un empilement et une imbrication d’entités et de dispositifs de tous ordres, dont on peut néanmoins venir à bout avec du temps et de l’expertise. Quelque chose de compliqué peut requérir beaucoup d’efforts pour se laisser appréhender. Mais avec du temps, de la méthode et des moyens on en vient à bout, on finit par en avoir une connaissance intégrale. On arrive à comprendre la structure et les principes d’un système compliqué.


Notre univers technique comporte de multiples systèmes dits « complexes », mais qui, au sens où nous venons de le définir, sont seulement compliqués. Des fusées, des centrales nucléaires, des systèmes de pilotage automatique d’avions, des réseaux de télécommunications, relèvent de la complication. Ils sont constitués d’un enchevêtrement d’interactions extrêmement nombreuses, mais déterministes, maîtrisé tant qu’il n’y a pas d’imprévus, ou que ces imprévus restent sous contrôle. Mais qu’un accident survienne et le système peut basculer dans le complexe et échapper à la maîtrise.


Un autre exemple : la plupart des programmes d’ordinateur sont très compliqués, mais pas complexes. Avec du temps et de l'expertise, des spécialistes peuvent les connaître dans tous leurs détails et prévoir leurs résultats. Mais il existe des programmes qui présentent certaines caractéristiques de la complexité parce qu’ils introduisent des éléments de hasard dans leur déroulement et que leurs résultats sont imprévisibles.



La complexité, en revanche, est un défi : le défi de chercher à comprendre un réel qui ne se laisse jamais appréhender totalement. La complexité suppose la conscience et l’acceptation de l’incomplétude de notre connaissance.


On peut avoir une perception globale d’un système complexe, on peut le nommer et le qualifier, mais on n’arrive jamais à comprendre son organisation dans tous ses détails, à prévoir toutes ses réactions et ses comportements.


C’est parce que nous essayons de le comprendre que le réel est perçu comme complexe. Sans observateur le réel est ce qu’il est, ni complexe, ni compliqué, ni simple ; il est, c’est tout, et on ne sait pas ce qu’il est, puisqu’on ne l’observe pas.


L’idée de complexité inclut par définition l’observateur dans le réel observé. Le réel existe (sans doute…), mais nous n’y avons accès qu’à travers nos représentations et nos modélisations. Le réel dont nous parlons est donc toujours en partie subjectif. Ce que nous qualifions d’« objectif » n’est rien d’autre qu’un « consensus intersubjectif ».


Les raisons pour lesquelles le réel échappe à notre entendement sont multiples et imbriquées, « tissées ensemble » (complexus) dirait Edgar Morin [1]:

1.      Le hasard, l’incertitude, l’imprévisibilité, le désordre qui caractérisent la nature, la vie, l’homme, les sociétés.

2.      La singularité, la localité de nombreux phénomènes. Comme ils ne se reproduisent pas, on ne sait pas les modéliser et les prévoir.

3.      La quantité et l’enchevêtrement des interactions dans les phénomènes biologiques et sociaux, qui les rendent quasiment non modélisables. La puissance informatique fait certes reculer cette difficulté, mais sans jamais la dissoudre.

4.      L’apparition de phénomènes ordonnés imprévisibles naissant de désordres ou de turbulences désordonnées. [2]   

5.      L’étrange interaction entre le tout et les parties dans toute organisation : « Un système est à la fois plus et moins que la somme de ses parties » (Edgar Morin). Le tout n’est pas réductible à l’assemblage de ses composantes. Des qualités propres au tout, qui n’existaient pas dans les parties, « émergent » sans que l’on puisse expliquer clairement pourquoi et comment. A l’inverse certaines caractéristiques des parties ne sont pas exploitées dans le tout. Evidemment, les méthodes analytiques classiques sont dans l’incapacité de rendre compte de ce phénomène.

6.      Le principe de récursivité (H. von Foerster) qui constate qu’une organisation produit des effets devenant les causes qui la produisent, et le principe hologrammatique selon lequel une image du tout est contenue dans chacune des parties. Les explications ne peuvent plus être linéaires, elles sont circulaires.

7.      L’étroite dépendance entre un phénomène ou un comportement et le contexte dans lequel il se situe. Le réel n’a pas d’existence bien délimitée « en soi » mais a une existence en interaction avec toute une complexité environnante, y compris l’observateur. Sortez un chimpanzé de sa forêt pour le mettre en cage, il ne sera plus le même ! Placez un parisien sur le plateau du Larzac et … ! Autrement dit, l’autonomie s’exerce toujours dans l’interdépendance avec son environnement.

8.      L’intégration de l’observateur dans sa conception, avec sa conséquence : la mise en question des systèmes explicatifs que nous appliquons sur le réel, la nécessaire limitation de la validité des théories (cf Karl Popper), l’acceptation des contradictions et des « dialogiques » (cf E. Morin). « Le but de notre connaissance est d’ouvrir, non de fermer le dialogue avec l’univers » (E. Morin).


« Compliqué » ou « complexe » ?

Cette question n’a pas vraiment de sens en regard des définitions que nous venons de donner. Un phénomène, un objet, une situation ne sont pas « complexes » ou compliqués « en soi ». Tout dépend de la posture « épistémologique » de l’observateur, et de son rapport à la connaissance :


Veut-il se rassurer par une apparente maitrise du phénomène, ou y est-il obligé par l’urgence ou la pression sociale ? Alors il peut opérer par « simplification » du réel, en faisant l’impasse sur de nombreux paramètres, au risque de sombrer dans le simplisme et de mutiler gravement la richesse du phénomène observé.


Veut-il relever le défi de la compréhension ? Il lui faudra alors abandonner le mirage d’une vision totale, unique et définitive du phénomène et mettre en œuvre une « stratégie » d’élaboration de connaissance toujours évolutive. 


La complication ne peut rien créer, elle est seulement destinée à être contrôlée.

A l’inverse, la complexité est porteuse de tous les devenirs, de toutes les inventions, avec leurs cortèges de promesses, mais aussi de difficultés.

À l’appui de cette distinction Henri Atlan donne comme exemple de système complexe organisé l’individu vivant et l’oppose au « tas de molécules provenant du cadavre en décomposition », certes compliqué mais qu’on pourrait analyser dans le détail, alors que l’être vivant est imprévisible et riches de désirs.


La complexité peut avoir toutes les apparences de la simplicité. Pour prendre un exemple moins macabre que le précédent, quoi de plus simple en apparence qu’un œuf ! Et pourtant si l’on pense aux miracles de génétique qu’il renferme, aux mécanismes extraordinaires qui vont spécialiser les cellules, construire des organes, réguler cet ensemble vivant, on est saisi d’admiration et de vertige.


La complication, quant à elle, relève plutôt du règlement administratif ou du code des impôts : beaucoup de sueur et de circonvolutions, mais pas de miracle ! Rien qui ne puisse être prévu et expliqué, même s’il y faut du temps.



La « pensée complexe »

L’expression « pensée complexe » ne cherche pas à promouvoir une complication dans la façon de penser, mais à désigner les nouveaux champs conceptuels sur lesquels il faut s’aventurer pour progresser dans l’intelligibilité du complexe.





[1] Ces raisons sont reprises d’Edgar Morin dans « Science avec conscience »

[2] Cf le principe de « l’ordre à partir du bruit » de Heinz von Foerster (1959) et les travaux sur les « structures dissipatives » d’Ilya Prigogine (prix Nobel de chimie en 1977).

Ressources associées (illustrations, références ou actes)
Merci à Dominique Genelot pour cette contribution!
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